Dans la musique de Beethoven, on n’atteint pas les sommets divins, parce que l’homme y est un dieu ; mais un dieu qui souffre et se réjouit humainement. Privé de l’aspiration et de l’intuition paradisiaques, sa condition divine est la tragédie humaine même. Puisque l’humain prend les proportions du divin, le transcendantal y joue un rôle extrêmement réduit. Une musique démiurgique annule Dieu parce que Dieu est son dernier obstacle. Un créateur tel que Beethoven ne peut croire en Dieu que par analogie. L’extase de sa propre création peut susciter en lui l’admiration pour Dieu, pas l’humilité. Le Créateur ne peut se sentir que diminué par les créateurs. Combien d’attributs Beethoven lui a-t-il volés ?
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Chez Beethoven, il n’y a rien de « psychologique », parce que tout s’enracine dans le cosmique (tristesse cosmique, joie cosmique) ; il s’approprie autant de caractères divins sans remplacer la divinité. L’extase cosmique ne l’a pas mené au panthéisme parce que dans le cosmique, il retrouvait les éléments divins de son tragique humain. Je ne connais pas de créateur moins chrétien que Beethoven. Admirer la divinité est l’acte de révolte le plus grand depuis Prométhée. Tristesse cosmogonique de cette musique, une tristesse qui fait naître un monde sans briser un cœur.
[E. Cioran, Le livre des leurres, Gallimard, 1992]